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Il est vingt-deux heures passées quand je pose enfin le pied dans le hall de mon immeuble. Je suis glacée ! L'hiver est en avance cette année.
Je lance un regard en biais vers ma boite aux lettres. Bien entendu elle est vide. Je ne sais pas trop à quoi je m'attendais. Ma propre déception me semble pathétique. En quoi ce jour serait-il particulier ?
Je me dirige vers l'ascenseur et retient de justesse une insulte particulièrement imaginative de franchir mes lèvres. Sur la porte est scotché un adorable message écrit au stylos bille sur un papier déchiré indiquant « En panne ». Comment cette journée, déjà incroyablement merdique, aurait-elle pu finir autrement qu'en escaladant six étages à pieds après tout ?
Un claquement de langue agacé contre mon palé pour seul signe de révolte, et je m'engouffre dans la cage d'escalier, humide, froide, mal éclairée, et bien sûr, puante. Encore une chance que je ne sois pas chargé. Mes seuls fardeaux sont mon sac à dos, et un sachet en plastique que je tiens à bout de doigts, dans lequel s'entrechoquent trois bouteilles en verres.
L'ascension jusqu'à mon palier m'aura pris un peu moins de dix minutes. J'ai beaucoup traîné des pieds, je l'admets, mais d'un autre côté, je n'avais aucune raison de me presser. Personne ne m'attend chez moi. C'est un des avantages à vivre seule.
Je pousse un soupir de soulagement quand j'arrive enfin devant le pas de ma porte.
Je l'ouvre et la claque un peu rageusement derrière moi avant de partir m'effondrer comme une masse sur le sofa de mon salon.
Mon dieu...j'ai cru que cette journée ne finirait jamais. Je savoure un instant la sensation râpeuse du vieux canapé contre ma peau et de la froideur de mon appartement mal isolé avant de me décider à me redresser pour m'asseoir correctement.
De mon sachet, je retire les trois fameuses bouteilles, cadeau de moi à moi. Une bouteille de whisky, une bouteille de vodka et une bouteille de bière.
La bière c'est pour couper la vodka. Et la vodka c'est pour couper le whisky.
D'un mouvement habille de dévisse les deux premières bouteilles et décapsule la dernière à l'aide de mon briquet que je range ensuite dans ma poche. Non je ne fume pas, mais j'ai toujours un briquet sur moi. Ça me calme. Allez comprendre.
Je prends quelques secondes à contempler le silence de mon appartement, encore plongée dans la pénombre puisque je n'ai allumé aucune lumière. Mes yeux sont habitués au noir alors à quoi bon.
…: Nyme...joyeux anniversaire.
Je trinque avec moi-même, et je bois une longue gorgée de bière. La saveur amère tapisse ma langue, et la sensation pétillante me monte au nez, au point de me rendre les yeux humides.
Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. Et pour la première fois de ma vie...ma mère n'est pas là pour le fêter avec moi.
Six mois...Déjà. Et je souffre comme au premier jour.
Ma mère est morte. C'était en mai. Et malgré le temps qui passent, j'ai toujours aussi mal. Je suis incapable d'accepter son absence, et la douleur est toujours aussi vive.
J'ai envoyé chier mon psy au bout de trois séances. Je ne veux pas entendre ses « C'est la vie » où ses « vous vous y ferez avec le temps ». Je déteste ces phrases toutes faites, que tout le monde crache dans le vide parce qu’ils n’ont rien de mieux à dire.
Le jour où elle est morte, j'ai cru que j'avais pleuré toutes les larmes de mon corps. Dieu que je me trompais. Il n'y aura jamais assez de larme pour pleurer la mort de la personne la plus précieuse, la plus chère à mon cœur.
Ma mère...ma mère était incroyable. Elle était tout ce que je suis incapable d'être. Elle était courageuse, forte, pleine d'humour et d'assurance. Pour moi, elle était une mère, un père, une sœur, une amie et une confidente. Elle a toujours été présente pour moi, à chaque moment de ma vie, du plus dure au plus merveilleux.
Ma mère m'a élevée et aimée seule. Mon père...et bien...lui, il a disparu juste après ma naissance.
Oh non, il n'est pas mort. Il a littéralement disparu.
Un beau matin, il a pris sa valise, et à quitter nos vies, laissant ma mère seule avec un enfant de quelques jours dans les bras.
Je ne peux pas dire qu'il me manque...pour moi il est juste, un inconnu. Un prénom en moins sur les cœurs en papier que je décorais étant enfant, et une fête en moins dans le calendrier.
Pour ma mère en revanche...C'était l'homme de sa vie. Et même après qu'il soit partie, elle a continué à l'aimer...Encore et encore...
Nous n'en parlions pas beaucoup, elle savait que ce sujet avait le don de m'énerver prodigieusement mais...très franchement...je pense qu'elle n'a aimé que lui, jusqu'à la dernière seconde. Il était son grand amour, et elle n'a jamais cherché à le remplacer.
Je ne sais pas grand-chose de mon père. Les rares fois où j'ai tenté d'aborder le sujet avec ma mère, elle a toujours dévié habilement la conversation.
Ah ça...Elle était très douée pour éviter les sujets qui la dérangeait. Encore plus pour aborder ceux qui ME dérangeaient.
Les relations amoureuses...grand sujet de préoccupation de toutes les jeunes filles, de dix à quatre-vingt-dix ans.
Oh, ne nous mentons pas, quand il s'agit d'amour, nous avons toutes quinze ans. Et l'adolescence est l'âge d'or des premiers regards, des baisers maladroits, des premières promesses impossibles, et des premiers grands chagrins.
Et bien pas pour moi. Je n'ai jamais eu de petit-ami. Ni d'ami en général en fait.
Je n'exagère pas.
Je n'ai jamais su m'expliquer pourquoi, mais il se trouve que je n'ai jamais été capable de me faire le moindre ami. Pour une raison qui m'a toujours échappée, les gens ont généralement tendance à m'éviter, à me fuir, comme si ma présence les mettait mal à l'aise.
J'ai sincèrement tout essayé pour me lier aux autres. Partager mon goûter, prêter mes jouets, prêter mes fournitures scolaires, écouter les derniers chanteurs à la mode, faire des activités extra-scolaire, sourire, être gentille, être drôle...Mais peu importe mes efforts, je n'ai jamais réussi à, ne serais ce que, ébrécher ce mur invisible qui me séparait des autres.
C'est presque comme si...ils avaient...peur de moi ? Ça peut paraître étrange mais c'est le mot qui définit le mieux cette frontière qui m'empêchait de me lier aux autres. La peur. Ils me regardaient comme si j'étais...Différente. Bizarre. Étrangement autre. Comme si je n'étais...pas comme eux.
J'étais comme un instrument désaccordé au milieu d'un orchestre symphonique.
Quand j'étais jeune, ma mère me disait que si les autres ne voulaient pas être mes amis, c'était parce que j'étais exceptionnel, unique, et qu'ils étaient juste jaloux.
Oh maman...Tu étais si douée pour transformer mes larmes en sourires...J'aurais tant besoin de tes talents...
Cette excuse avait terriblement bien marché quand j'avais cinq ans.
Plus tard, j'ai beaucoup souffert de l'isolement forcé que les autres me faisait subir. Aujourd'hui, je croix que je m'en fiche.
Je me suis habituée à ma solitude.
Nyme : Haha...
Un rire sans joie me secoue. Habituée à la solitude. Maman, si tu étais là, tu serais furieuse n'est-ce pas ? Tu gonflerais les joues en mettant tes poings sur tes hanches, et tu rouspéterais :
Maman : Ma choupette, écoute-moi bien ! Il y a trois choses auxquels il ne faut jamais s'habituer ! La solitude, la tristesse et l'ennuie !
Si tu me voyais aujourd'hui...Tu ne serais vraiment pas fière...
Je suis seule. Je suis triste. Je m'ennuie. Et je m'y suis beaucoup trop habitué.
Nyme : Hmmm...
Un soupire fatiguer s'échappe de mes lèvres.
Ce bref résumé de ce qu'a été ma vie jusqu'à présent m'accable plus encore. Je n'ai même plus la force de me révolter. C'est aussi pathétique que triste.
Je relève les yeux sur le mur du salon qui s'étend devant moi. Par-dessus le mur gris terne s'étend une immense carte du monde, accrochée maladroitement par quelques punaises. C'est un cadeau de la part de ma mère pour mes dix-huit ans. Une immense carte du monde, dessinée façon vielle carte antique, sur un papier sépia ressemblant à un vieux manuscrit.
Plusieurs punaises colorées poinçonnent différents pays avec précision. La liste des pays que je voulais visiter en premiers.
Ce qui faisait sourire avec émerveillement la jeune fille rêveuse que j'étais autrefois fais aujourd'hui doucement ricaner la femme désabusée que je suis devenue.
Voyager. C'était mon grand rêve, mon ultime but, mon désire le plus fort. Je voulais découvrir de nouveaux mondes, fouler des terres inexplorées, gravir les monts les plus immenses jusqu'à en toucher le ciel, descendre dans les profondeurs encore inconnues des abysses, parler des langues inconnues...je rêvais d'un monde grand, je rêvais d'un monde beau, d'un univers si vaste et si merveilleux que même dans mes rêves les plus fous je n'aurais jamais su l'imaginer.
je n'ai jamais eu autant besoin de relire ces lignes
J'ai eu ma dose de mélancolie pour une vie entière
Maman...elle m'avait offert cette carte pour que je ne perde pas mes rêves de vu. J'ai encore la carte qu'elle m'avait offert à l'époque, soigneusement conservée dans son enveloppe jaune à poids bleus.
Fin
A suivre
Une soirée d'anniversaire
Rouge Pourpre
Auteur : Yuto